Ouvrir les esprits à l’ère des discours polarisants

Par Janine Karam.

Vendredi, en voiture, j’écoute une enseignante du primaire, Karine Lacroix, en entrevue avec l’animateur Patrick Lagacé du 98.5.

Elle raconte comment, en 3e-4e année, elle entend de plus en plus souvent des propos rétrogrades, homophobes, sexistes, violents, des mots qui avaient presque disparu des cours d’école et qui reviennent en force.

Elle parle de parents qui contestent la simple présence de livres où deux hommes se marient, de courriels qui dénoncent l’homosexualité comme « interdite », de résistances dès qu’on aborde les réalités LGBTQ+ ou la question du consentement avec les élèves.

Elle décrit aussi la baisse d’empathie, des enfants qui ne se sentent même plus concernés quand on parle de respect, de violence ou de mots blessants : « Si je traite l’autre de gay ou si je le frappe, qu’est-ce que ça peut bien faire? Ça ne me fait rien, à moi. »

Karine enseigne depuis plus de 23 ans.

Elle sent qu’on la surveille davantage, qu’on lui demande d’« être parfaite », de faire attention à chaque livre, chaque sujet, de peur des plaintes ou des manchettes.

Et malgré tout, elle dit une phrase qui m’est restée collée :

« Je suis au Québec, j’enseigne à tous les enfants devant moi. J’ai une société à bâtir, et mon but, c’est d’ouvrir l’esprit, pas de le fermer. »

En l’écoutant, je me suis fait une réflexion qui dépasse largement le monde de l’école.

Ces enfants-là, un jour, vont devenir nos collègues, nos gestionnaires, nos hauts dirigeants, nos élus.

Parmi ces enfants, il y a mon fils, qui a un trouble développemental du langage. Il est brillant, drôle, sensible. Et pourtant, je le vois déjà classé, étiqueté, mis de côté parce qu’il ne correspond pas à ce qu’on considère comme « normal » quand on parle, qu’on lit ou qu’on présente devant les autres.

Ce qui se joue aujourd’hui dans une classe de 3e année, la montée des discours haineux ou excluants, la normalisation des insultes homophobes, sexistes ou racistes, la baisse d’empathie, se rejouera demain dans nos comités de direction, dans nos décisions d’embauche, dans nos promotions, dans nos façons de traiter toutes les personnes qui ne correspondent pas à la norme dominante au travail, que ce soit par leur façon de parler, leur accent, leur corps, leur identité ou leur parcours.

Et si, en tant que leaders, on avait la même responsabilité que Karine?


La fausse logique de compétition identitaire

On parle souvent comme si tout était une guerre de territoire : les hommes contre les femmes, les hétéros contre les LGBTQ+, « les vrais » contre « les autres », les personnes « de souche » contre les personnes racisées, les personnes « saines » contre celles en situation de handicap.

Cette logique repose sur une croyance de rareté : si l’un avance, l’autre recule.

Or, les organisations qui misent sur la diversité et l’inclusion performent mieux, innovent davantage et créent plus de valeur à long terme.

Ce n’est pas une opinion « woke », c’est un constat répété dans les études sur la performance des équipes diversifiées.

Quelques questions qui dérangent un peu, mais qui valent la peine d’être posées :

  • Pourquoi faudrait-il qu’une promotion pour l’un soit automatiquement perçue comme une perte pour l’autre?
  • Depuis quand « être inclusif » est-il opposé au fait d’avoir du courage, de la clarté et des standards élevés?

Quand on reste pris dans cette pensée binaire, on se bat pour savoir « qui perd » dès que quelqu’un gagne.

Quand on la dépasse, on commence enfin à se demander : qu’est-ce qu’on gagne collectivement à élargir la table?


Quand l’allié devient un vrai leader

En réunion, une collègue marginalisée, parce qu’elle est plus jeune, racisée, LGBTQ+, en situation de handicap, neurodivergente ou qu’elle a un trouble du langage, propose une idée solide. Silence. Dix minutes plus tard, une personne « normale » répète la même idée, et cette fois, tout le monde applaudit.

L’allié, là, c’est celui qui dit : « C’est ce que Corinne proposait tout à l’heure, je trouve important qu’on le reconnaisse. »

Être allié, ce n’est pas faire de grands discours sur la diversité, c’est prendre de petits risques concrets pour mieux partager la parole, la place et le crédit.

Ça se voit dans des micro-choix répétés : qui je recommande, qui j’écoute vraiment, qui je crédite et qui je soutiens quand une ligne est franchie.


Tenir les paradoxes : le vrai test de leadership

Un gestionnaire me disait récemment : « J’ai l’impression qu’on me demande deux choses impossibles : livrer les résultats et ménager tout le monde. » Derrière cette phrase, il y a l’idée qu’il faudrait choisir un camp : la performance ou l’humain.

C’est exactement ce que fait la pensée binaire : elle transforme des réalités complexes en faux dilemmes. Soit on est « pour les uns », soit on est « pour les autres ». Soit on « protège la liberté d’expression », soit on « censure tout ». Soit on « défend la performance », soit on « parle d’inclusion ».

Le leadership dont on a besoin aujourd’hui, c’est un leadership capable de tenir ces tensions sans se réfugier dans un camp rassurant. Concrètement, ça veut dire être capable de dire, dans la même phrase :

  • « Oui, on vise des résultats ambitieux, et, oui, la façon dont on traite les gens compte autant que les chiffres. »
  • « Oui, chacun a le droit à ses opinions, et, non, les discours qui déshumanisent des collègues n’ont pas leur place ici. »
  • « Oui, on va donner plus de place aux personnes marginalisées, et, non, ça ne veut pas dire que les autres perdront de valeur. »

Tenir ces paradoxes, ce n’est pas être tiède ou indécis. C’est accepter que le réel soit plus riche que nos slogans, et se tenir assez droit pour rester dans cette complexité.

Au fond, un leader qui tient les paradoxes ne cherche pas à gagner un débat de camp. Il cherche à bâtir un environnement où plusieurs vérités peuvent coexister, sans que personne n’ait à s’effacer pour que l’autre existe.

Et c’est peut-être ça, le leadership dont nos écoles, nos organisations et nos sociétés ont le plus besoin en ce moment : des leaders capables d’ouvrir les esprits… et de rester assez grands pour tenir plusieurs vérités à la fois :

Ouvrir la place. Ouvrir la conversation. Ouvrir le pouvoir.

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